Quand le smartphone de Chamberlain rappelle aux journalistes leur vrai métier
Depuis quelques semaines, une sourde colère fait trembler une partie du microcosme médiatique local. La cause de ce désarroi ? Un homme, un smartphone, et une présence obsessionnelle sur tous les terrains où se déplace le chef de l’État. Chamberlain Moukouama, alias « Cash », choque les partisans de la bienséance institutionnelle. Dans les rédactions embourgeoisées, on s’insurge : il serait un « activiste », un « passe-plat », un cas d’école de « décrédibilisation » du protocole.
Pourtant, un détail est soigneusement passé sous silence par ses détracteurs pour mieux entretenir la caricature : Chamberlain Moukouama est bel et me bien un journaliste de formation.
Ceux qui ont la mémoire courte ou l’amnésie sélective feignent d’oublier qu’avant l’ère des « Facebook Live » et de TikTok, « Cash » s’était déjà imposé dans le paysage audio-visuel avec des émissions populaires comme « Pluriel ». À l’époque, loin des décors feutrés et des interviews convenues, il apportait déjà ce ton corrosif, cette proximité avec le citoyen et ce regard acéré sur les réalités de la société gabonaise. Sa démarche d’aujourd’hui n’est pas un accident d’algorithme ni une improvisation d’activiste : c’est l’extension naturelle d’un style journalistique qu’il pratique depuis des années, simplement adapté à la vitesse du numérique.

Dès lors, la question mérite d’être posée sans complaisance : qu’est-ce qui dérange réellement chez lui ? Est-ce sa prétendue « familiarité », ou le fait qu’il tend un miroir cruel à toute une profession qui a progressivement abdiqué son rôle ?
Au fil des années, une large frange de notre presse s’est doucement endormie dans le confort douillet du journalisme de préfecture. La méthode est devenue une norme : attendre gentiment les communiqués de presse, valider préalablement les questions, respecter scrupuleusement les éléments de langage de la communication institutionnelle, puis restituer un compte-rendu lisse, aseptisé et sans relief. Une presse de porte-paroles et de scribes, où le véritable travail de terrain a été remplacé par la diplomatie des couloirs.
Face à cette léthargie, voir un confrère chevronné attraper son téléphone, descendre dans la poussière des chantiers, filmer le réel sans filtre et interpeller la première institution du pays provoque un malaise. Parce que la caméra brute de « Cash » rappelle une vérité fondamentale : l’information n’a pas besoin de passer par la moulinette de la langue de bois pour exister.
Quand la presse traditionnelle réclame de « professionnaliser » sa démarche en lui imposant des « sujets préparés » et un « cadre protocolaire », elle ne cherche pas à élever le niveau : elle cherche à museler ce qui échappe à son contrôle. Elle demande, en réalité, à ce qu’on le transforme en un supplémentaire distributeur de papier glacé.
Le débat ne doit pas porter sur le canal digital de « Cash ». Le véritable sujet, c’est l’urgence pour les journalistes de retourner à la source de leur métier : montrer, questionner et témoigner directement depuis le terrain, plutôt que de jouer les attachés de presse de luxe. Si la méthode « Cash » dérange tant, c’est parce qu’elle démontre qu’avec ou sans plateau télé, un vrai journaliste reste un témoin direct de la réalité, et non un simple porte-voix du pouvoir.